Le concile panorthodoxe débute envers et contre tout

lundi 20 juin 2016
par  Jean Besnier
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Après la célébration de la Pentecôte hier, les deux cents primats et évêques entament aujourd’hui leurs travaux à huis clos à l’académie orthodoxe de Crète
Seules dix Églises autocéphales sur quatorze se sont finalement rendus à l’invitation du patriarche œcuménique de Constantinople.

Les cloches de la cathédrale Saint-Mina d’Héraklion, capitale de la Crète, sonnent à toute volée sous le soleil dominical. Retransmise dehors sur grand écran, la liturgie de la Pentecôte orthodoxe débute en présence du patriarche œcuménique de Constantinople Bartholomeos Ier, entouré de dix primats des Églises orthodoxes. Cierges, chants polyphoniques, icônes, encens…

Alors que la place est encore déserte à cette heure matinale – les fidèles grecs ne se déplacent qu’en fin de liturgie, après plusieurs heures de lecture et de psalmodie –, c’est un événement de portée historique qui se joue à l’instant sur le rivage crétois : le coup d’envoi du « saint et grand » concile panorthodoxe, qui ne s’était plus tenu depuis le schisme de 1054 et dont la préparation est engagée depuis plus d’un demi-siècle.

Certes, quatre des 14 chefs d’Église qui s’étaient engagés à y prendre part en janvier dernier y ont renoncé, dont le patriarche de la puissante Église orthodoxe russe, Kirill Ier de Moscou (lire ci-contre). Mais, considérant que la signature des absents les engage malgré tout, le patriarche œcuménique a décidé de ne pas réduire la voilure de cet événement qui doit adresser au monde un signal d’unité de la foi orthodoxe.
Jusqu’aux volte-face de dernière minute, le concile convoqué en Crète ressemblait pourtant sur le papier à un véritable Vatican II de l’orthodoxie. Après les siècles d’hégémonie ottomane qui ont suivi la chute de Constantinople (1453), les deux guerres mondiales et les décennies de glaciation soviétique au XXe siècle, ces Églises divisées se retrouvent jetées dans le bain d’une histoire qui s’emballe : effondrement de l’URSS, bouleversement des sociétés à l’est, crise financière globale, menace écologique, conflits en Ukraine et au Proche-Orient… Le besoin d’un « aggiornamento » orthodoxe est d’autant plus impérieux que ces Églises elles-mêmes se sont mondialisées en prenant pied – via d’importantes diasporas – sur les cinq continents.

Enfin, l’avènement d’un pape François venu de l’hémisphère Sud, philo-orthodoxe et apôtre de la synodalité, contraint les Églises orientales à se déterminer par rapport à cette nouvelle main tendue en faveur de l’unité.

Reprendre en marche le train de l’histoire ne se fait pas sans soubresauts. En témoignent non seulement les chaises vides laissées par Moscou, Sofia, Tbilissi et Antioche. Mais aussi l’ordre du jour sur lequel vont se pencher dès aujourd’hui les quelque 200 évêques présents. Cadenassé depuis 1976, ce dernier se limite finalement à cinq textes (sur les dix proposés au départ) ayant préalablement recueilli le consensus de toutes les Églises. Et ce au terme de décennies d’âpres discussions…

L’un des plus importants porte sur la « diaspora », terme emprunté au judaïsme pour désigner les communautés installées à l’étranger tout en restant liées à l’Église mère du pays d’origine. Enjeu politique et financier de taille à l’heure de la mondialisation, cette question touche aussi au cœur de l’expérience orthodoxe. « Si ces diasporas sont une chance pour inciter les Églises à s’ouvrir et coopérer, elles risquent en même temps de les enfermer dans des ghettos ethniques, explique le P. Nicolas Kazarian, prêtre orthodoxe et chercheur en relations internationales à Paris, présent comme expert en Crète. Le concile va rappeler que seule la célébration de l’Eucharistie fonde l’Église locale ».

Un autre texte, consacré à la « mission de l’Église dans le monde contemporain », témoigne d’une défiance persistante de l’Église orthodoxe à l’égard d’un Occident pourvoyeur de tous les maux : individualisme, sécularisation…

Quant au texte sur l’œcuménisme, il polarise l’orthodoxie entre les partisans du dialogue et ceux, jusqu’au-boutistes, qui nient aux autres confessions chrétiennes la qualité même d’Église.
Enfin, il sera également question des conditions d’accès à l’autonomie des Églises, ainsi que du jeûne.

Au total, cet ordre du jour crétois tient résolument à l’écart les grands défis d’aujourd’hui. En particulier la guerre qui déchire l’Ukraine, mais aussi les questions brûlantes liées à la gouvernance mondiale, l’écologie, la révolution numérique et bioéthique…

Tenant à bout de bras le processus conciliaire en dépit des vents contraires, Bartholomeos n’ignore rien de ces difficultés. « Notre Église orthodoxe doit livrer au monde un témoignage d’amour et d’unité, lui révéler l’espérance gardée comme un trésor secret »,  a-t-il déclaré hier lors de son homélie de Pentecôte.« Pourtant, cela n’est pas suffisant si nous en restons à la théorie. Cela exige un effort au niveau du vécu, sur lequel force est de constater que malheureusement nous sommes très en retard. »

Samuel Lieven (à Héraklion, Crète)

 L’infatigable rassembleur

À 76 ans, cette figure majeure du christianisme oriental joue son va-tout avec ce qui aurait bien pu entrer dans l’histoire comme le premier concile réunissant toutes les Églises autocéphales depuis le schisme de 1054 avec Rome.

Ce sommet panorthodoxe, voulu dès 1961 par son prédécesseur Athénagoras, Bartholomeos Ier de Constantinople y travaille d’arrache-pied depuis son élection sur le siège de l’Apôtre André en 1991. D’aucuns l’auraient bien vu jeter l’éponge après les volte-face de dernière minute des Églises de Bulgarie, de Géorgie, d’Antioche, mais surtout de la grande rivale russe qui lui dispute sa primauté d’honneur sur l’orthodoxie mondiale. C’était bien mal connaître le tempérament de Bartholomeos.
Patriarche œcuménique, et à ce titre numéro deux de la chrétienté mondiale, cet intellectuel polyglotte, formé dans les universités européennes, n’en est pas moins captif des autorités turques dans son palais d’Istanbul, mégapole musulmane à cheval sur l’Europe et l’Asie, où ne demeure plus qu’une poignée de grecs-orthodoxes.

Sa situation historiquement précaire, le « patriarche vert » – reconnu dans le monde entier pour son engagement en faveur de l’écologie – l’a convertie en un atout majeur : son opiniâtreté à négocier afin de rassembler l’orthodoxie et envoyer au monde un signal d’unité de la foi.
Même avec dix Églises sur les 14 conviées, Bartholomeos a fait savoir que les décisions du concile de Crète engageraient malgré tout l’ensemble des Églises orthodoxes. N’en déplaise aux (grands) absents.

 Le grand absent

Le soleil crétois n’y pourra rien changer, l’ombre omniprésente du chef de la « troisième Rome » jette un sérieux froid sur le concile. Sans le patriarche Kirill de Moscou et les 150 millions d’orthodoxes russes qu’il représente, près de la moitié de l’orthodoxie mondiale manque à l’appel.
Difficile, dès lors, de parler d’un concile « panorthodoxe », malgré les efforts déployés par Constantinople pour en conserver l’appellation.

La rencontre historique de Kirill de Moscou avec le pape François à Cuba, en février dernier, avait pourtant donné à cet animal politique – pur produit de l’appareil soviétique – la visibilité planétaire qu’il convoite tant depuis son élection en 2009.
Surtout, cet événement lui permettait d’aborder le concile de Crète en position de force face au patriarche œcuménique, dont il dispute le leadership sur l’orthodoxie.
C’était compter sans la rébellion interne des éléments les plus nationalistes et anti-œcuméniques de l’épiscopat russe.
Hanté par la perspective d’un schisme au sein de sa propre Église, Kirill s’est finalement résolu à une politique de la chaise vide, prenant de facto la tête des Églises les plus opposées à l’ouverture prônée par Constantinople : la Géorgie et la Bulgarie.

Obsédé par le retour au premier plan d’une Église russe persécutée pendant plus de soixante-dix ans, ce fils et petit-fils de prêtres morts au goulag risque bien d’en ressortir plus isolé que renforcé sur la scène orthodoxe.

Samuel Lieven (à Héraklion, Crète)
envoyé spécial de La Croix

Source La Croix 20 juin 2016


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