Ahmed Al Tayeb, grand imam d’une institution fragilisée

vendredi 27 mai 2016
par  Jean Besnier
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Après avoir rencontré le pape François à Rome lundi 23 mai 2016, le grand imam d’Al-Azhar (photo) est en visite officielle en France jusqu’à jeudi.
Ce voyage a permis de faire aboutir une convention – signée hier – entre les facultés des lettres de son université et de l’Institut catholique de Paris.

Reçu en France en visite officielle, durant trois jours, avec les honneurs d’un premier ministre, le cheikh Ahmed Al Tayeb, 70 ans, est volontiers présenté comme le « principal représentant du monde sunnite », le chef de la« prestigieuse » et millénaire institution Al-Azhar. Au-delà du protocole, la situation de cet Égyptien, né à Louxor sous le roi Farouk, est des plus délicates.

Nommé à ce poste par l’ancien président Hosni Moubarak, il ne cesse de prendre ses distances avec cet héritage devenu encombrant depuis la révolution égyptienne de 2011. Le locataire de la « machyakha » – le siège du grand imam, chapeautant à la fois une université, un secteur scolaire accueillant plus d’un million d’élèves et une académie de recherches aujourd’hui en sommeil – doit également contrer l’entrisme des Frères musulmans et des salafistes, et à l’échelle mondiale, la concurrence de Daech.

Dans cet exercice quotidien, Ahmed Al Tayeb a de réels arguments. Fils d’une grande famille soufie de Louxor – son frère y dirige encore la « tariqa » (confrérie) Al-Khalwatia –, il appartient à une génération de savants musulmans ayant étudié à la fois les sciences islamiques et les sciences humaines en Occident. Spécialiste de philosophie musulmane, il est venu achever son doctorat à la Sorbonne.

Il n’en reste pas moins un savant musulman classique, qui a exercé à la fois comme doyen de la faculté des sciences islamiques de l’université d’Islamabad au Pakistan, puis aux Émirats arabes unis. Brièvement grand mufti d’Égypte en 2003, il a tenu pendant sept ans le poste délicat de recteur de l’université d’Al-Azhar. C’est sans doute ce parcours très complet qui lui a permis de prendre en 2010 la succession de Mohamed Tantaoui.

Fondée sous la dynastie fatimide (969-1171), Al-Azhar se targue en effet de défendre depuis lors un islam du « juste milieu », à mi-chemin entre « laxistes »et « extrémistes ».« Contre les salafistes obsédés par l’apparence et les aspects rituels, le grand imam ne cesse d’appeler à la réflexion dans l’application des principes de l’islam », fait valoir un de ses proches. « Il ne s’agit pas, pour lui, de supprimer des versets, mais de les interpréter d’une manière nouvelle pour mieux en comprendre le sens, selon les besoins de l’époque. » Symbole de cette volonté d’ouverture, la Déclaration sur « les libertés fondamentales » publiée en février 2012 a connu un fort retentissement en Égypte et dans le monde.

Bon connaisseur de l’institution, l’historien Dominique Avon relativise cette idée d’un positionnement à mi-chemin. À ses yeux, les responsables d’Al-Azhar – et donc le grand imam, quelles que soient ses options personnelles –, s’ils ont peur des « extrémistes », « labourent le même champ doctrinal qu’eux, avec les mêmes outils » comme le montre leur attachement au principe même deshuddûd (peines considérées comme islamiques) ou leur refus d’aborder les textes sacrés à partir de disciplines comme l’histoire ou la linguistique. Quant aux « laxistes », l’institution n’hésite pas à utiliser contre eux l’arme de la marginalisation religieuse, voire de l’anathème. Pour Dominique Avon, Al-Azhar « incarne donc, au début du XXIe siècle, une vision ”intégrale” de l’islam ».
Sans doute le fait qu’il reste l’un des rares interlocuteurs dotés d’une certaine audience dans un monde arabo-musulman en crise contribue-t-il à maintenir le prestige, au moins symbolique, du cheikh Ahmed Al Tayeb. Ces derniers mois, il a été invité à s’exprimer devant le Bundestag à Berlin, puis reçu par le pape François, renouant un dialogue qu’il avait lui-même interrompu en 2011, avant de poursuivre sa visite en France, où il a, là encore, rencontré les plus hautes autorités de l’État. Lui-même multiplie les initiatives pour tenter de reprendre la main : après avoir créé un Observatoire du monde musulman destiné à montrer qu’il en porte toute la responsabilité, il a également souhaité la mise sur pied d’un « Centre du dialogue », et accepté la présidence d’un récent Conseil des sages musulmans lancé aux Émirats pour « promouvoir la paix dans les sociétés musulmanes ». Autant de messages envoyés au monde et destinés à conserver à Al-Azhar son rôle de « phare du monde sunnite ».

Anne-Bénédicte Hoffner

source La Croix 26 mai 2016


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