Le pape et l’islam, un dialogue en chantier

Le grand imam d’Al Ahzar, la prestigieuse institution de l’islam sunnite, a été reçu hier au Vatican
mercredi 25 mai 2016
par  Jean Besnier
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Le pape poursuit le dialogue avec l’islam
En recevant le grand imam d’Al-Azhar, le pape François met fin à dix ans de contentieux entre la prestigieuse institution de l’islam sunnite et le Saint-Siège.
Comme Jean-Paul II et Benoît XVI, François voit dans le dialogue entre religions, mais aussi avec la science ou l’écologie, un outil au service du bien commun.
Des chrétiens et musulmans engagés dans la rencontre interreligieuse considèrent cette audience comme un signal, susceptible d’encourager le travail de terrain.

Par cette rencontre comme par d’autres gestes posés avec les musulmans, le pape défend une coexistence pacifique et un travail conjoint au bien de la société, à une période où le terrorisme islamiste les met à mal.

« C’est quand plus personne n’y croit qu’il ne faut surtout pas s’arrêter. » Cette parole d’un observateur attentif du dialogue interreligieux à Rome résume l’espoir suscité par la rencontre, hier au Vatican, entre le grand imam d’Al-Azhar, cheikh Ahmed Al Tayeb, et le pape François, accompagné du cardinal Jean-Louis Tauran, président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux. Le pape et l’imam se sont entretenus, selon le Saint-Siège, « de l’engagement commun des autorités et des fidèles des grandes religions pour la paix dans le monde, du refus de la violence et du terrorisme, de la situation des chrétiens » au Moyen-Orient « et de leur protection ».
Cette première historique est intervenue dans une conjoncture tendue des rapports entre chrétiens et musulmans, du fait de la violence islamiste. « Les attentats en Europe ont fait reculer notre dialogue de quinze ans », reconnaît Mgr François Bousquet, recteur de Saint-Louis-des-Français à Rome et fin connaisseur des rapports islamo-chrétiens. À ses yeux, « le pape n’agit pas seulement en pompier pour éteindre l’incendie mais s’inscrit dans une perspective longue », preuve de la « constance et de ténacité » du Saint-Siège dans sa volonté de dialogue avec les musulmans. La ligne d’horizon n’est aucunement l’unité.« Il ne faut pas confondre avec l’œcuménisme, qui cherche l’unité au nom même de la foi », distingue Mgr Bousquet. « Le but du dialogue, ici, est de vivre ensemble en paix. »
À cette fin, le pape et la diplomatie vaticane demandent inlassablement au monde musulman de se désolidariser, sans ambiguïté, du terrorisme commis au nom de l’islam. Fin 2014, au retour de Turquie déjà, le pape demanda que « tous les leaders musulmans – qu’ils soient leaders politiques, leaders religieux ou leaders universitaires – parlent clairement et condamnent ces actes ». Il s’attache en même temps à mettre en avant les « inestimables trésors » communs aux deux religions, comme il le fit à Ankara en novembre 2014. Il avait énuméré« l’adoration du Dieu miséricordieux, la référence au patriarche Abraham, la prière, l’aumône, le jeûne », pour, selon ses termes, « donner une base sûre à la dignité et à la fraternité des hommes. »
Il montre aussi le souci de partir aussi souvent que possible d’une relation humaine, confiante et personnelle, comme celle qui le lie à ses amis argentins, l’imam Omar Abboud et le rabbin Abraham Skorka. L’image des trois enlacés à Jérusalem en 2014 sert depuis à conjurer la peur de la religion du voisin.
L’objectif de François est de solidifier cette « base sûre », qui soutient la coexistence. Il procède moins par de savants discours que par des gestes, comme à Bangui en proie à la guerre civile, où il fit monter l’imam de la capitale centrafricaine à bord de sa papamobile. Même message, toujours axé sur le vivre-ensemble et l’intégration, à Sarajevo (juin 2015) et auparavant à Tirana (septembre 2014). L’Albanie « n’est pas un pays musulman, mais un pays européen », disait-il en corrigeant une journaliste à son retour.
Pour Jorge Bergoglio, il n’y a pas plus de terre d’islam que de fief chrétien. Sa prudence à employer l’expression de « racines chrétiennes » en Europe – jusque dans l’entretien qu’il a accordé à La Croix le mardi 17 mai – s’inscrit dans cette même approche. Le dialogue interreligieux lui sert au contraire à désengager les croyants de considérations territoriales, éloignées de leur foi, au profit d’un investissement conjoint dans les problèmes de société.
« Le champ à investir est celui de l’éducation des enfants, de la protection de la famille, de la place des croyants dans la société », résume le président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, le cardinal Jean-Louis Tauran, patient organisateur de la rencontre avec l’imam d’Al-Azhar. La crise migratoire aussi doit être, pour le pape François, l’occasion non d’oppositions mais d’entraide entre chrétiens et musulmans. À l’exemple de l’accueil de trois familles de réfugiés musulmans ramenées de Lesbos (Grèce) le mois dernier, autre acte fort même s’il n’a pas été compris partout.
En Turquie, Jorge Bergoglio avait exprimé son appréciation « pour tout ce que le peuple turc, les musulmans et les chrétiens, font envers les centaines de milliers de personnes qui fuient leur pays à cause des conflits » : « C’est un exemple concret de la manière de travailler ensemble pour servir les autres », encourageait-il, visant, au-delà du dialogue, la « coopération interreligieuse » sur des projets concrets.
Le dialogue en vue du bien commun est au cœur de son encyclique Laudato si’(2015) dont il a offert un exemplaire hier au cheikh Al Tayeb. Il y invite « les religions à entrer dans un dialogue en vue de la sauvegarde de la nature, de la défense des pauvres, de la construction de réseaux de respect et de fraternité ». Pour le pape, quelles que soient sa forme et les disciplines qu’il engage (sciences, religions, « pensées philosophiques », « nouvelles situations historiques » ou encore « économie et politique »), le dialogue est le seul moyen de sortir de « l’isolement et de l’absolutisation du savoir ». C’est sur ce même« chemin » de dialogue – « qui demande patience, ascèse et générosité », reconnaît-il – que lui-même inscrit ses gestes et visites, comme celle possible à la mosquée de Rome. « Il n’organise pas une alliance des religions contre quelqu’un, mais pour construire la paix », soutient Marco Impagliazzo, président de Sant’Egidio.

Sébastien Maillard
envoyé spécial permanent de La Croix à Rome

source La Croix 24 mai 2016


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