La non-violence comme chemin - 3

Être assez désarmé pour voir comme le mal fait mal 3/4
mercredi 13 janvier 2016
par  Jean Besnier
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Juste après les attentats qui ont ensanglanté Paris le 13 novembre, le président Hollande qualifiait les attaques djihadistes d ’ « acte de guerre, commis par une armée terroriste  » . Cette sémantique guerrière débouche sur une réponse guerrière : si « nous sommes en guerre  », alors il faut « des moyens exceptionnels pour la mener  », pour reprendre des propos du premier ministre, Manuel Valls. Pourtant d’autres voix se font entendre, en faveur de la non-violence et d’un désarmement intérieur. Un chemin beaucoup plus exigeant qu’on ne le pense habituellement.

Antoine Peillon, Céline Hoyeau, Dominique Greiner

Être assez désarmé pour voir comme le mal fait mal

Nous, chrétiens, sommes dans le monde sans être du monde. Un jour, c’est peut-être il y a longtemps, nous avons été enlevés, ravis : nous avons su que l’amour était le premier mot de notre vie et qu’il en aura le dernier. Ce jour-là, nous avons été retirés du monde, comme les apôtres par le Christ. Saturés de la joie d’être aimés, nous avons alors cru que nous n’appartenons plus à ce monde, à ses faux-semblants, à ses faux pas… C’est le contraire qui était vrai : à partir de ce jour, nous avons pleinement pris notre part du monde – cette croix que Jésus nous invite à porter. Saisis par l’amour, nous avons davantage souffert que l’amour n’y soit pas aimé. Nous avons été retirés du monde, oui, mais c’était pour y être envoyés. Voilà le paradoxe : un chrétien est d’autant plus dans le monde qu’il n’en est plus.
La guerre qui éclate ne doit pas nous faire oublier cela. La façon chrétienne de ne pas céder au terrorisme, c’est d’être, avec chacun, dans la peur et dans la haine. C’est de laisser passer par soi l’onde de choc des attentats, sans craindre la peur, sans haïr la haine, parce que nous savons à qui revient le dernier mot. Le chrétien ne plane pas au-dessus du monde. Il sait le mal que font les hommes. Mais il sait aussi le Christ. Il sait l’un dans l’autre : le mystère d’amour a plus d’amplitude que le mystère du mal – la Passion dit-elle autre chose ? Le chrétien n’a pas l’idéalisme de ceux qui croient que, en faisant des déclarations de paix, on calmera l’ennemi ; il n’a pas non plus l’optimisme de ceux qui pensent pouvoir anéantir leur ennemi avec les armes de ce monde ; surtout, il n’a pas la prétention de croire que, si l’on touche aux siens, il ne montrera pas des dents de louve. Mais il se laisse murmurer, dans le silence de sa prière, que Dieu connaissait le cœur des hommes et sa dureté, et que cela ne l’a pas empêché, au contraire, d’y venir habiter.
Daech pratique le djihad-gore. Les bras nous en tombent. Il faut pourtant les ouvrir, et que leur ombre soit celle d’une croix : le chrétien est en ce monde un martyr, envoyé pour dire à chacun que Dieu est père, pour balbutier l’étrange et bonne nouvelle du Salut, pour souffrir enfin que cela paraisse à la plupart trop beau pour être vrai. Demain, la guerre, petite et grande, continuera. Ce que le chrétien peut faire, c’est d’en souffrir, simplement en souffrir : non pas imaginer des solutions, comme si le mal était un problème à résoudre. Mais être assez désarmé pour voir comme le mal fait mal et ce que cela requiert de surcroît d’amour.
Le chrétien est dans le monde, dans sa plaie purulente, chérissant sa place d’autant plus que l’amour en est absent. Le mal n’appelle pas une solution, mais un certain art de lire sa vie : là où l’histoire, pleine de bruit et de fureur, le place, le chrétien sait qu’il est envoyé, pour y être celui qui aime. On ne sait plus de quoi l’avenir sera fait : l’avenir est redevenu l’avenir, l’imprévu. Peut-être aurons-nous pris les armes pour défendre notre terre, parce qu’elle est notre terre, et quoique sa boue colle à nos pieds. Peut-être n’aurons nous contre la brutalité du sort que nos larmes. Mais si nous lisons notre vie comme celle d’une mission, alors le Christ vivra en nous car, comme au Christ, il ne pourra rien nous arriver que l’amour : le coup qu’on nous portera, c’est l’amour qui ne fut pas aimé – et que ce coup fasse si mal, cela prouve encore que c’est par et pour la divine tendresse que nous sommes faits.
Au final, être dans ce monde pour y être en aimant, c’est bien peu de chose. Mais si cet amour vient de Dieu, c’est soudain le Royaume : la plus petite portion d’Infini, n’est-ce pas déjà l’Infini ?

Martin Steffens, philosophe [1]

Source La Croix 18 décembre 2015


[1Vient de publier Rien que l’amour. Repères pour le martyre qui vient, Salvator, 90 p., 10 €.


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