Il y a cinquante ans, l’Eglise catholique changeait son regard sur les juifs

jeudi 29 octobre 2015
par  Jean Besnier
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Le cinquantième anniversaire de la parution de la Déclaration conciliaire Nostra aetate ne cesse d’alimenter des commentaires permettant de revivre ces moments jugés par beaucoup tout à fait historiques. Jean-Marc Chouraqui, professeur d’histoire, Aix-Marseille Université, directeur de l’institut interuniversitaire d’études et de culture juives rapporte quelques faits.

Un homme portant sur ses épaules 2 000 ans de « pesanteur et de grâce » (Simone Weil) insère un mot dans le Mur des lamentations. Le vieil homme et le Mur, cette image a fait le tour du monde, aboutissement d’un processus de repentance, en hébreu téchouva, « retour » au sens de retournement spirituel et ici de retour aux sources, sur la terre ancestrale du peuple juif. En janvier 1904, Pie X déclarait à Théodore Herzl, leader du mouvement sioniste, venu plaider pour un refuge en Palestine en faveur des Juifs, alors massacrés : « Les juifs n’ont pas reconnu notre Seigneur, aussi nous ne pouvons reconnaître le peuple juif. » Un siècle sépare Pie X et JeanPaul II. Entre les deux, la Shoah et Vatican II. En allant à Jérusalem Jean-Paul II reconnaissait la triple dimension du judaïsme au sens étymologique du mot, « louange à Dieu », « peuple » (« judéen »), et « terre » (« Judée »). Dans son mot dans le Mur il parlait d’Israël comme « peuple de l’Alliance » et plus de l’« Ancienne Alliance ». Par là il reconnaissait la continuité de fidélité d’Israël depuis l’antiquité à Jérusalem et la valeur spirituelle du Temple. Ce geste a bouleversé le monde juif. L’Église enlevait le « bandeau » qu’elle avait sur les yeux.
Le P. Jean Dujardin, ancien secrétaire de la Commission épiscopale pour les relations avec le judaïsme, souligne que Nostra aetate § 4 comble une « carence » théologique, depuis le premier concile de Jérusalem. « Scrutant le Mystère de l’Église, le Concile (…) ne peut oublier (…)qu’elle se nourrit de la racine de l’olivier franc » … On rappelle, et c’est majeur, que « les Juifs restent encore très chers à Dieu, dont les dons et l’appel sont sans repentance » (Rm 11, 28-29). C’est à un Juif que l’on doit pour beaucoup sans doute la mise à l’ordre du jour du Concile d’un texte sur les Juifs. En effet le 13 juin 1960, l’historien Jules Isaac, qui perdit les siens dans les camps, était reçu par le pape Jean XXIII. Auteur d’un gros ouvrage qui eut un grand retentissement en 1947, Jésus et Israël , il y scrutait dans le Nouveau Testament les textes qui avaient pu nourrir l’anti-judaïsme chrétien. Il faisait un certain nombre de propositions pour les relire et ainsi substituer à « un enseignement du mépris » un « enseignement de l’estime » . Au terme de l’entretien, le pape lui déclara : « Vous avez droit à plus que de l’espoir. »
Ni l’un ni l’autre ne devait connaître la Déclaration conciliaire. Dans un premier temps, sa réception devait rimer avec déception dans les milieux dirigeants ou chez les intellectuels juifs.
En effet nombre de reculs significatifs par rapport au projet initial pouvaient être soulignés : les Juifs finalement ne feront l’objet que d’une « Déclaration » (même si fondée sur deux constitutions dogmatiques dont Lumen gentium ). La montagne semblait avoir accouché d’une souris, et dans quelles douleurs, sept versions, avec menaces d’abandon de l’« enfant » sous la pression des conservateurs et des cardinaux des pays arabes qui, sans ces concessions, auraient conduit à l’abandon du projet. C’est ainsi que la condamnation explicite de l’accusation de déicide n’apparaît plus (de violents pamphlets ont circulé pour son maintien) et surtout le Concile ne « condamne » plus l’antisémitisme, il se contente de le « déplorer ».
Incompréhensible frilosité tout juste vingt ans après la libération d’Auschwitz. Il faudra attendre cette condamnation encore dix ans dans les « Orientations » pour l’« application » de Nostra aetate. Ainsi dans ces reculs, le grand rabbin de France Jacob Kaplan ou le philosophe Emmanuel Levinas verront d’éventuelles « arrière-pensées » , en tout cas des « lacunes graves » , le rabbin Josy Eisenberg espérait que les cardinaux « s’agenouillent » en faisant leur meaculpa, le grand rabbin de Paris Meyer Jaïs déplore qu’en ne comprenant le judaïsme que comme source du christianisme, l’ « Église continue de déposséder le peuple juif de sa personnalité originale ».
Mais pour ménager l’avenir le grand rabbin Kaplan, qui donna certains avis pendant la préparation du concile, parlera d’encouragement pour le respect mutuel.
Ces réserves sont à la mesure des attentes des Juifs. Pour eux la Shoah si présente encore dans leur esprit ou sur leur bras avait été rendue possible par un désarmement des esprits par deux mille ans d’antijudaïsme chrétien. Elle aurait dû bouleverser le concile, au moment où était mis en cause, avec la pièce Le Vicaire, Pie XII. Leur impatience compréhensible ne leur permettait pas de voir dans Nostra aetate le geste à Jérusalem en l’an 2000 de Jean-Paul II. Il répondait trente-cinq ans après à ses manques.
Jean-Marc Chouraqui

Source La Croix 28 octobre 2015

Voir « Nostra aetate », un appel à la « fraternité universelle »


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