Comment les musulmans peuvent-ils résoudre leurs tensions internes ?

mercredi 4 février 2015
par  Jean Besnier
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Après les attentats de Paris et Montrouge, nombre de Français musulmans ont dit leur profond rejet de cette violence, assurant qu’elle n’avait « rien à voir avec l’islam » ou en rejetant la faute sur un certain islam diffusé depuis l’étranger. En face, questionnées par cette hétérogénéité des manières de vivre l’islam, des voix se sont élevés pour appeler les musulmans à se pencher sur leur organisation, leur relation à la laïcité, leurs lectures des textes sacrés. « La Croix » a demandé à des spécialistes reconnus des mondes musulmans dont Pierre Lory et Ghaleb Bencheikh comment ils abordent ces questions difficiles.

Pierre Lory [1]

 Relancer la culture du débat

Il faudrait à l’islam de France un lieu de rencontre et de dialogue entre ses différents courants, autre que les « forums » plus ou moins libres sur Internet. À défaut de « résoudre les tensions », cela permettrait au moins de les mettre sur la table. Le paradoxe est que coïncident souvent parmi les musulmans à la fois une certaine rigidité des croyants – convaincus chacun de savoir que « Dieu a dit ceci ou cela, veut ceci ou cela » – et en même temps un éparpillement des opinions entre une multitude de microtendances, et des prises de position personnelles.

L’islam de France est, plus qu’ailleurs, orphelin de ses oulémas, ces savants qui, jusqu’à ce que la colonisation ne vienne restreindre leur rôle, donnaient à la religion sa colonne vertébrale. Par-delà les conflits qui ont toujours existé entre sunnites et chiites, entre partisans de tel ou tel calife ou sultan, à l’intérieur de chaque école juridique, ces oulémas – qui avaient étudié les sciences et le droit islamique pendant de longues années – assuraient le « magistère », fixant ce qui était à croire et ce qu’il convenait de faire, de façon consensuelle…

Au Moyen Âge prévalait même une vraie culture du débat dans le monde musulman. En écho à un hadith (un propos prêté au prophète Mohammed) affirmant que « les divergences entre les savants sont une miséricorde divine », une occupation prisée des gens cultivés était alors d’inviter des lettrés pour des débats contradictoires, auxquels pouvaient participer à l’occasion un représentant chrétien, un juif, avec des érudits musulmans – pour le plaisir d’une belle controverse.
À partir du XIVe siècle, une rigidification s’est amorcée dans l’islam.
Au point qu’aujourd’hui, la culture du débat, du dialogue, de l’argumentation manque cruellement. Bon nombre de musulmans éprouvent même une difficulté à accepter la pluralité au sein de leur communauté. Sans doute cette absence de culture du débat vient-elle de la manière dont l’islam est enseigné depuis des siècles, et accentuée encore par cette revendication de certains de ne s’en tenir qu’au « sens littéral du Coran » comme si une lecture pouvait se passer de l’acte d’interprétation. Comme si la lecture des versets permettait d’écouter « en direct » un message envoyé par Dieu ! D’autant que le Coran recèle bien des passages belliqueux qu’il conviendrait de comprendre à la lumière du contexte historique : « Ne prenez pas les juifs et les chrétiens comme alliés », « (Les païens), tuez-les où que vous les trouviez », etc.

Au fond, qu’ils soient pacifiques et rejettent la violence ou au contraire qu’ils la prônent, la plupart des musulmans partagent un horizon symbolique commun, des références communes : ils n’osent pas prendre nettement une distance historique ni avec le texte du Coran (dictée divine), ni avec leur Prophète, considéré comme infaillible…

Ce dont je rêve, c’est donc d’un institut de bonne tenue universitaire mais où les musulmans seraient à l’aise.
Depuis les années 1990, plusieurs projets associant des cours délivrés par l’université et des cours assurés par des théologiens « confessants » ont été élaborés. Mais ils n’intéressaient pas forcément les responsables musulmans, peu désireux de connaître l’interférence avec des milieux universitaires, et pas davantage les autorités françaises, s’effarouchant à l’idée d’un enseignement ouvert de théologie musulmane. Pourtant, la naissance d’une élite musulmane cultivée est une nécessité. La France est bien en retard par rapport à ses voisins allemand ou autrichien par exemple. Nous traversons une grande crise depuis ces attentats. N’y a-t-il pas un geste symbolique à poser, pour éviter que le pays ne se fracture ?

Source La Croix 30 janvier 2015

Ghaleb Bencheikh, islamologue [2]

 « S’affranchir des clôtures dogmatiques et doctrinales »

« Aujourd’hui, au sein de l’islam de France, coexistent des hommes et des femmes qui ne sont prédisposés à ingérer que les appels à la paix, à la miséricorde et à la fraternité dans le Coran (et ils sont nombreux) et considèrent que les passages martiaux sont à prendre dans leur contexte, et d’autres qui se focalisent au contraire sur les versets violents.
Mais la raison pour laquelle les uns et les autres lisent le texte ainsi reste un mystère… Et les premiers sont démunis pour reprocher aux seconds leur lecture des textes sacrés.

La seule voie possible aujourd’hui est de sortir de la “raison religieuse”, de s’affranchir des clôtures dogmatiques et doctrinales dans lesquelles l’islam s’est enferré : les musulmans doivent pouvoir déclarer haut et fort que les incidences morales, éthiques de tel ou tel passage sont anti-humanistes et donc inacceptables. Il faudrait aller jusqu’à une “déjudiciarisation” de la révélation coranique, que celle-ci soit pourvoyeuse de spiritualité, de fraternité et non plus de normes. J’en appelle donc à l’usage de la “raison émergente” pour allier les ressources des sciences avec la soif de spiritualité et les besoins de transcendance. Il ne s’agit donc pas d’un simple aggiornamento, mais il y va de notre responsabilité devant Dieu. »

Source : La Croix 30 janvier 2015

Recueilli par Anne-Bénédicte Hoffner

[1Directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études (EEPHE), section des sciences religieuses, chaire de mystique musulmane.

[2Il anime l’émission « Islam » dans le cadre des émissions religieuses diffusées sur France 2 le dimanche matin. Il préside la Conférence mondiale des religions pour la paix


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