Hommage à Janine Robillard - par Christophe Barbier

mardi 3 octobre 2017
par  Paroisses Erquy et Pléneuf
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Janine nous a quittés le 20 août dernier

Très chère, comme nous avions l’habitude de commencer nos lettres, ou bien Mademoiselle Robillard, comme nous vous appelions au collège, sans que cette déférence diminue en rien notre affection.

Il m’est difficile aujourd’hui de résumer ce que je vous dois, tant vous m’avez apporté, tant vous avez été déterminante dans mon existence. Chaque jour, chaque heure, une part de ce que je fais, de ce que je ressens, vient de ce que vous m’avez appris il y a maintenant plus de 35 ans. Dans cet âge meuble, cet âge d’argile qui s’appelle l’adolescence, j’ai eu la chance de prendre forme, dans mes passions et dans mes aspirations, sous votre protection, entre vos mains. Vous avez été pour moi une mère spirituelle et vous n’avez cessé, depuis, de m’accompagner.

À vos élèves, à vos disciples, devrais-je dire, vous enseigniez, d’abord, l’importance de l’émotion, la nécessité vitale de se laisser submerger par l’émotion, d’être toujours sensible, ouvert, prêt à l’émerveillement, d’aborder l’existence comme une poésie, en étant attentif à sa musique, à la richesse du sens, à l’âme qui se cache derrière chaque être, chaque instant.

Ensuite, nous apprenions avec vous que l’on ne pouvait devenir soi-même que grâce aux autres, par les autres, pour les autres. Être votre élève, c’était renier l’égoïsme pour embrasser la religion du partage, de l’échange.

Enfin, vous nous avez révélé qu’il n’y a rien au-dessus de l’art, que les chefs d’œuvre permettent de triompher de toutes les mesquineries, d’estomper toutes les douleurs. La culture, ce refuge, cette transcendance, cette liberté.

Depuis une semaine, à la manière de Pérec, je visite les vestiges du passé. Je me souviens des arènes d’Arles, du soleil éblouissant sur la pierre blanche, de votre sourire tandis que nous gravissions les gradins pour admirer au loin la perfection romane du cloître Saint-Trophime. Ah ! Cet art roman qui vous plaisait tant, qui appelait en vous la méditation, l’élévation, et offrait son écho aux musiques célestes que vous aimiez.

Je me souviens, à Arles aussi, de notre flânerie aux Alyscamps, qui évoquaient pour vous le Colloque sentimental de Paul Verlaine :

« Dans le vieux parc solitaire et glacé,
Deux formes ont tout à l’heure passé.
- Qu’il était bleu, le ciel, et grand, l’espoir !
- L’espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.
Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles. »

Je me souviens de ma découverte de Venise, grâce à vous, avec vous, et de la stupéfaction qui m’a saisi et me saisit encore quand j’y retourne, plusieurs fois par an, et toujours en pensant à vous.

Je me souviens des tasses de thé citron, avec Denise, sur la terrasse de votre chalet, au nom synonyme d’espoir : Aurore. Et si ce nom-là est devenu le prénom de ma fille, ce n’est pas par hasard.

Je me souviens également de votre concentration, choriste inspirée, sous la direction d’un Michel ou de l’autre, Daudin et Corboz, et de ce lien évident entre votre foi et le dévouement, la dévotion, portés à la musique de Bach.

Je me souviens, bien sûr, des cours joyeux et enthousiastes, où la littérature sortait des livres pour se faire vivante, pour devenir un bouquet de fleurs, un lierre grimpant, un vol de papillons. Avec vous, on ne pouvait pas ne pas aimer les mots. Souvent, une main posée sur votre collier ou sur la chaîne de vos lunettes, vous lisiez, vous récitiez à voix haute pour vos élèves, et se créait alors une communion inédite qui gravait en nos cœurs le souvenir indélébile de la joie éphémère.

Enfin, et surtout, je me souviens du dimanche 24 juin 1984, le jour de la première de notre Cyrano de Bergerac. Je n’étais jamais allé au théâtre et soudain, grâce à vous, je me retrouvai sur scène, à 17 ans, pour jouer le plus beau rôle du répertoire français. Je me souviens de l’ivresse des applaudissements et de votre étreinte en coulisse, à la fin. Ces instants-là ont décidé d’une grande part de ma vie. Ce que je sais, ce que je sens, ce que je suis : merci de m’avoir ouvert les yeux, merci de m’avoir en quelque sorte mis au monde.

Oui, « qu’il était bleu le ciel, et grand l’espoir », et l’espoir n’a pas fui, et aucun ciel noir n’engloutira ce que nous avons vécu, ni ce que vous nous léguez. Rabindranath Tagore, que vous aimiez tant, et que vous m’avez fait découvrir, une fois de plus, le dit mieux que moi :

« La mort n’est pas l’ultime vérité. Elle nous paraît noire, de même que le ciel nous paraît bleu, mais elle ne noircit pas plus l’existence que l’azur céleste ne tâche les ailes de l’oiseau. »

Vous avez choisi de reposer ici, dans l’immensité maritime, devant laquelle vous avez souvent cherché une certaine idée de l’absolu et la pureté du rayon vert. Cela ne peut surprendre personne parmi ceux qui vous connaissaient, et vous confient, sereins, au poète :

« La mer, la mer, toujours recommencée !
Ô récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !

Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre !
L’air immense ouvre et referme mon livre. »

Christophe Barbier,
Éditorialiste à l’Express et BFM

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