Lundi 24 septembre 2018

Parlez-nous de la Beauté

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Et un poète dit : « Parlez-nous de la Beauté ».

Et le prophète répondit :
Où chercherez-vous la beauté et comment la trouverez-vous, à moins qu’elle ne soit elle-même votre chemin et votre guide ?
Et comment pourrez-vous parler d’elle, si elle ne tisse elle-même vos paroles ?

Les affligés et les blessés disent :
"La beauté est bonne et douce. Comme une jeune mère effarouchée de sa propre gloire, elle passe parmi nous."
Et les passionnés disent :
"Non, la beauté est une chose de puissance et de terreur. Comme la tempête, elle secoue la terre sous nos pieds et le ciel au-dessus de nos têtes."

Les fatigués et les las disent :
"La beauté est faite de doux murmures. Elle parle en notre esprit.
Sa voix cède à nos silences comme une lumière légère qui frémit dans la peur de l’ombre."

Mais les turbulents disent :
"Nous avons entendu ses cris parmi les montagnes et avec ses cris vinrent des bruits de sabots et des battements d’ailes et des rugissements de lions."

La nuit, les veilleurs de la cité disent :
"La beauté s’élèvera à l’est, avec l’aurore."

Et à midi, les travailleurs et les voyageurs disent :
"Nous l’avons vue se pencher sur la terre des fenêtres du couchant."

En hiver, les enneigés disent :
"Elle viendra avec le printemps, bondissant sur les collines."

Et dans la chaleur de l’été les moissonneurs disent :
"Nous l’avons vue danser avec les feuilles d’automne et nous avons vu une poussière de neige dans ses cheveux."

Toutes ces choses, vous les avez dites de la beauté.
Mais, en vérité, vous n’avez pas parlé d’elle mais de vos désirs insatisfaits,
Et la beauté n’est pas un désir mais une extase.
Elle n’est pas une bouche assoiffée ni une main vide tendue,
Mais plutôt un cœur embrasé et une âme enchantée.
Elle n’est pas l’image que vous voudriez voir ni le chant que vous voudriez entendre,
Mais plutôt une image que vous voyez, bien que vous fermiez les yeux et un chant que vous entendez, bien que vous bouchiez vos oreilles.
Elle n’est pas la sève sous l’écorce ridée ni une aile attachée à une griffe,
Mais plutôt un jardin toujours en fleurs et une nuée d’anges toujours en vol.

Peuple d’Orphalèse, la beauté est la vie lorsque la vie dévoile son saint visage.
Mais vous êtes vie et vous êtes le voile.
La beauté est l’éternité se contemplant dans un miroir.
Mais vous êtes l’éternité et vous êtes le miroir.

De Khalil GIBRAN
Tiré du livre « Le Prophète »