Lundi 28 décembre 2015

Le Dieu désarmé de Noël est un Dieu désarmant

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En ces jours de fête où les chrétiens célèbrent la nativité de Jésus « Prince de la Paix », prenons le temps de nous souvenir de cette visite d’un groupe de six islamistes armés aux moines de Tibhirine le 24 décembre 1993.

Dans la soirée du 24 décembre 1993, alors qu’ils s’apprêtent à fêter Noël, les moines de Tibhirine reçoivent la visite d’un groupe de six islamistes armés. Christian de Chergé, le prieur du monastère, précisera les circonstances de cette « rencontre » : pendant que trois hommes armés restent à l’extérieur, trois autres font irruption à l’hôtellerie et demandent à voir « le pape du lieu ». Christian arrive et se trouve face à face avec Sayah Attia, celui-là même qui porte la responsabilité de l’assassinat de douze chrétiens croates commis dix jours plus tôt. «  Il venait demander des choses précises, raconte Christian, et il était armé, poignard et pistolet-mitrailleur. Il a accepté de commencer par sortir de la maison, car je ne voulais pas parler avec quelqu’un en armes dans une maison qui a vocation de paix. Le fait qu’il soit sorti a fait que nous nous sommes retrouvés dehors et, à mes yeux, il était désarmé. Nous avons été visage en face de visage. (…) Je lui ai dit : ‘‘Nous sommes en train de nous préparer à célébrer Noël, et Noël, pour nous, c’est la naissance du Prince de la Paix, et vous venez comme ça, en armes.’’ Il m’a répondu : ‘‘Excusez-moi, je ne savais pas.’’ Sayah Attia accepte alors de partir tout en annonçant qu’il reviendra »  [1].

Christian de Chergé dira encore : « Expérience vécue qu’en se présentant les mains nues au meurtrier, il est possible de le désarmer… non seulement en lui donnant de voir de près ce visage d’un frère en humanité qu’il menaçait de mort, mais aussi en lui laissant sa meilleure chance de révéler quelque chose de son propre visage caché ‘‘dans les profondeurs de Dieu »  [2].

Christian avoue qu’il a eu le sentiment de frôler la mort. Après le départ de leurs « frères de la montagne », les moines doivent continuer à vivre : « Il a fallu nous laisser désarmer et renoncer à cette attitude de violence qui aurait été de réagir à une provocation par un durcissement  »  [3]. Christian se souvient alors du commandement de Jésus : « Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent », et il se demande quelle prière il peut faire pour le responsable du groupe armé dont la menace continue à peser sur lui et ses frères. « Alors ma prière est venue :”Désarme-le, désarme-les.’’ Ça, j’ai le droit de le demander. Et puis après, je me suis dit : est-ce que j’ai le droit de demander : ‘‘Désarme-le’’, si je ne commence pas par dire : ‘‘Désarme-moi et désarme-nous en communauté.’’ Et en fait, oui, c’est ma prière quotidienne, je vous la confie tout simplement ; tous les soirs, je dis : ‘‘Désarme-moi, désarme nous, désarme-les’’ »  [4]. En formulant cette exigence, Christian ne radicalise pas l’Évangile, mais il exprime le radicalisme même de l’Évangile. À travers cette spiritualité du désarmement, Christian donne de Dieu ce témoignage essentiel : Le Dieu de l’Évangile est un Dieu désarmé qui invite l’homme à se désarmer pour pouvoir désarmer l’autre homme. La transcendance de l’homme, c’est de craindre le meurtre plus que la mort. La nonviolence est un risque, mais c’est précisément ce risque qui donne un sens à la vie et à la mort de l’homme. La transcendance de l’homme, c’est cette possibilité de prendre librement le risque de mourir pour ne pas tuer, plutôt que de prendre le risque de tuer pour ne pas mourir. C’est ce risque-là que les moines de Tibhirine ont pris en toute connaissance de cause, non pas parce qu’ils avaient le goût du martyre, mais parce qu’ils avaient le goût de la liberté. Car l’amour les avait rendus libres. Dans son testament spirituel, Christian vit l’amour de ses ennemis jusqu’à appeler « l’ami de la dernière minute » celui qui pourrait un jour le tuer. Se référant à cette expression de Christian, Claude Rault, évêque de Laghouat (Algérie), qui fut l’un de ses amis les plus proches, écrit :« Je ne pense pas que quelque réflexion puisse se faire sur la ”non-violence’’ en passant sur ces mots. C’est sans doute la façon la plus risquée, mais la plus évangélique de désamorcer la violence. Peut-être aussi la plus humainement efficace ! Tant que l’on ne fera que prôner l’éradication des éradicateurs, la spirale de violence ne pourra que continuer sa course folle »  [5] .

En ces jours qui suivent les attentats de Paris et qui entourent Noël, il peut être précieux de méditer le témoignage des moines de Tibhirine.

Jean-Marie Muller, Philosophe et écrivain [6]

Source La Croix 26 et 27 décembre 2015

[1Causerie du 8 mars 1996.

[2Homélie du 11 février 1996, La Croix , 21 mai 1997.

[3Cité par Bruno Chenu, L’Invincible Espérance, Bayard, 1997, p. 298.

[4Causerie du 8 mars 1996.

[5Cité par Robert Masson, Tibhirine.Les veilleurs de l’Atlas, Cerf, p. 216. « Et puis après, je me suis dit : est-ce que j’ai le droit de demander : “Désarme-le” si je ne commence pas par dire : “Désarme-moi et désarme-nous en communauté.” »

[6www.jean-marie-muller.fr. Auteur de Désarmer les dieux, le christianisme et l’islam au regard de l’exigence de non-violence , Le Relié Poche.